Debats autour de l’association Nuclear Transparency Watch: démission de Michèle Rivasi?

Tisser ensemble fougueux et modéré

Wladimir et Thierry font signe à mes yeux vers le tissage des contraires nécessaire à la puissance de groupes actifs. L’un est modéré, l’autre fougueux. Les deux sont nécessaires. Et nous devons, je crois, les aimer tous les deux. Le devoir d’harmonie, si utile dans une action aussi vitale que la nôtre, passe par ce tissage qu’il faut caractériser un peu plus précisément.

Fougueux, c’est-à-dire courageux, radical, refusant la compromission, voire le compromis, car, dans notre lutte, à chaque matin blême, à chaque soir anxieux, il faut puiser en soi ou en autrui le courage de continuer. Le fougueux, rôle qui peut être assumé à temps partiel, soutient invisiblement chacun dans ses moments de faiblesse. Désespéré, songer aux fougueux m’apaise et me restaure. Devant les criminels débonnaires de l’atome, l’idée du fougueux, sa mémoire, sauve de l’effondrement.

Modéré, c’est-à-dire patient, optimiste, prudent, diplomate, car, dans notre lutte, à chaque matinée de colère, à chaque soir furieux, il faut trouver en soi l’énergie de faire redescendre la tension, la hargne, la rage, l’énergie de contenir sa colère, celle qui, de temps en temps, nous déborde, nous submerge, nous conduit à ces dialogues imaginaires avec les tueurs du nucléaire, dialogues qui finissent en explosion : se frapper le visage, vomir des imprécations et des larmes. Ivre de colère, songer au modéré me détend et me rétablit. Le modéré, poste intermittent, soutient invisiblement chacun dans ses moments de force incontrôlable.

Chaque militant est un mixte diversement dosé de fougue et de modération. Wladimir et Thierry semblent incarner ces deux pôles, apparemment. En réalité, l’un partage les caractères de l’autre. La fougue est en effet improductive sans la patience tandis que la modération s’essoufflerait si elle ne puisait régulièrement au torrent de l’énergie fougueuse.

Tisser ensemble les contraires, cultiver un désir d’harmonie enveloppant – sans la nier ni l’amortir – la controverse, marier la franchise, la critique et la bienveillance, renoncer à se croire détenteur de la vérité et du bien, accepter son tissage en commun. Le problème n’est pas bien sûr qu’il n’y aucun tisserand officiel (chacun peut assurer pour lui-même cette fonction et inciter doucement les autres) mais qu’il y a une excitation immense à lutter contre le nucléaire. Si la jouissance technologique atomique assure aux ingénieurs des bombes rapides ou des bombes lentes (les centrales nucléaires) des bénéfices de toutes sortes, lutter contre cette gigantesque monstruosité qui a envahi notre monde il y a 70 ans est source d’une jouissance bifide (peur panique et espoir délirant) que nous devons modérer en permanence, tant cette lutte nous met en péril et nous renforce à la fois. Lutter contre le nucléaire rend fou.

Ainsi la fougue de Thierry est-elle déjà pétrie d’un immense effort de modération, au sens d’une action de lissage, de contrôle et de transformation en analyses corrosives et pertinentes. Wladimir est, sous l’apparence du calme, une tempête dans le crâne, un typhon modéré par le travail, une immense colère passée au laminoir. Pour ce soir je me contenterais de demander à Wladimir qui insiste sur la nécessité de protéger nos enfants contre la prochaine catastrophe nucléaire s’il ne croit pas que nous devrions nous protéger nous-mêmes, actuellement, contre la permanence de l’agression des êtres-radioactifs si nombreux à résider déjà dans nos corps, déjà dans notre nourriture, déjà dans l’eau que nous buvons, déjà dans l’air que nous respirons ?

Avec mes amitiés de tisserand-minute.

Jean-Jacques Delfour